« Philosophie chinoise: mieux vivre les changements « 

Par Isabelle Frenay, Alternative Santé Mai 2011

Palais d'Eté, Pékin ( Isabelle Frenay)

Palais d’Eté, Pékin ( Isabelle Frenay)

La subtilité de la philosophie chinoise se conjugue au présent. A l’opposé de notre conception linéaire et productiviste du temps, elle est harmonieuse et intègre tous les changements, ce qui la rend si moderne aujourd’hui ! Au sein de chaque action, rencontre ou projet on retrouve l’énergie des saisons avec son lot de printemps, d’automne, son début, sa fin ou sa transformation.

Les Chinois vivent mieux les changements

 « Il y a une seule chose qui ne changera jamais c’est que tout change toujours tout le temps ». Cet extrait du livre des transformations chinois, le Yi Jing, nous donne l’essence même du Temps selon la culture chinoise. Le changement est la constante. D’ailleurs, en chinois, le Temps s’écrit en constituant les trois idéogrammes :

  • soleil (succession des jours),
  • terre (les choses poussent en leur moment) et
  • rythme. Par définition, son rythme est vécu sur la notion de saison, de manière périodique. Ce cycle pouvant se trouver aussi bien au sein d’une année, d’une journée ou d’une nuit ou même d’une vie : être au printemps ou à l’automne de sa vie, au printemps des évènements. « Le Temps n’est pas une succession linéaire abstraite de moments qui se ressemblent et se mesurent en heures ou en années mais une conjonction périodique de moments qui se rassemblent » explique Cyrille Javary, spécialiste de la pensée chinoise ancienne. Dans l’esprit chinois il y a cette idée d’agriculteur sédentaire dont la principale préoccupation est  de comprendre les rythmes saisonniers de manière à appliquer au mieux ce rythme », poursuit-il.

C’est en cela que les Chinois n’auraient aucune difficulté à penser le changement puisque ce qui importe finalement c’est de savoir qu’un moment/ un état prépare à un autre, de manière cyclique. A la manière du végétal qui naît, croît, décroît, fane et renaît.

A chaque saison son énergie

° L’énergie du printemps :

  • une énergie bourgeonnante. Celle que nous vivons actuellement, le moment de vitalité où l’énergie du corps et de l’esprit se réveille. En Chine, son emblème est le dragon vert, en référence à la nature et à tout ce qui pousse. Naissance d’idées, de nouveaux projets, rencontre amicale ou amoureuse, le printemps symbolise cette énergie des débuts : « C’est par exemple le temps de la séduction qui sert à émouvoir- au sens propre du terme à mettre l’autre et soi même en mouvement- le temps où l’on questionne le désir » explique Marc Sokol, praticien en énergétique chinoise. Dans tout ce que nous faisons ou vivons, il y a initialement  cette énergie printanière qui met en mouvement :

    « Nous tranchons beaucoup de décisions à l’automne, en septembre, moment du début de l’année scolaire ; souvent les prémices de ces actions- activités, logement, écriture- prennent naissance au printemps ».

  • Le printemps laisse sa place à l’été. La période de fleurissement, de croissance, symbolisée en Chine par le phénix rouge. Son énergie est celle du cœur et du feu, valeurs de montée très privilégiées dans notre société, celle de l’action et de la performance. « C’est un moment de communication et de sortie vers l’extérieur, d’ouverture aux autres, de fêtes et d’expression où on laisse sortir sa créativité » explique Marc Sokol. C’est finalement le temps où la relation amoureuse, par exemple, une fois le temps de la séduction passée, va se vivre pleinement, et concrètement se développer. Pour ensuite se stabiliser par une adaptation de chacun, sortir du fusionnel ou se terminer.

Trier, séparer, élaguer ou l’art d’inviter l’automne dans sa vie

C’est alors l’énergie de l’automne:

  • le temps de la séparation, du tri, de la même manière que les arbres se séparent de leur feuille. Cette vision peut nous aider à concevoir notre vécu comme un moment passager, transitoire. En chine, c’est le tigre blanc qui évoque l’Automne. La couleur du deuil et de la séparation. Nous ne sommes jamais réellement satisfaits de voir ce temps prendre le pas sur l’été. C’est à ce moment là d’ailleurs que l’on parle de dépression saisonnière, avec l’amorce du repli sur soi. « Souvent, nous avons  peur de cette énergie qui descend. Pour essayer de faire face, on lui oppose une force artificielle vers le haut, en utilisant par exemple une saveur. A l’heure du crépuscule, on va exagérer sur l’alcool, les excitants, les drogues ; rester au café des heures car c’est difficile de rentre chez soi car cela veut dire affronter ses propres fantômes, son univers », constate Marc Sokol
  • Le tout est d’accompagner cette énergie de descente, en l’adoucissant au mieux. C’est par exemple le gouter que les enfants prennent à l’automne de la journée en rentrant de l’école. « Si est on perdu quand on est dans l’automne, on peut trouver des systèmes pour adoucir son vécu comme aller chercher une compagnie agréable ou mettre en place des rituels qui font du bien, la méditation ou des traitements d’acupuncture par exemple » conseille Marc Sokol. L’énergie de l’automne est aussi le moment où l’on fait du tri, où l’on met en ordre, l’occasion de prendre de la distance par rapport à un travail, un projet, une relation.

Avec l’énergie de l’hiver, apprenez  à récupérer et à préparer l’action

  • L’Hiver que l’on appelle en occident « Morte Saison »- le temps où en apparence il ne se passe rien-est bien au contraire le temps indispensable de silence, de maturation et de préparation. Pour les Chinois, il est celui où il n’est pas nécessaire de bouger à tout prix, celui  où au contraire la lenteur est synonyme d’introspection. « Les chinois savent attendre, l’attente devient quelque chose d’actif. Pour la signature de contrat par exemple. Chaque saison correspondant à un temps opportun » précise Marc Sokol.
  • Pour les chinois, les choses continuent de se transformer même dans l’inaction, le processus cyclique est dynamique. Inédit pour nous Occidentaux très peu amenés à ralentir le rythme, la lenteur étant souvent associée à la paresse, voire même la faiblesse. Notre expression « morte saison » les fait d’ailleurs beaucoup rire. Comment le fluide vital qui fait pousser les fleurs et les fruits pourrait-il mourir ? Ils se reposent simplement dans la terre. De la même manière dans nos vies, n’y aurait-il pas des temps de récupération d’énergie indispensable, de repli nécessaire pour mieux rebondir et agir qui ne ferait pas pour autant de nous des incapables ou des reclus ?
  • Le symbole pour l’hiver est d’ailleurs la tortue noire. Animal à la fois lent, sage et plongeant profond. Plus que des moments de pause, les hivers de nos vies sont souvent associés aux chagrins, à la douleur, la vieillesse ou encore la maladie. Des hivers de vie qui nous échappent. Accepter le changement, « c’est finalement accepter de vieillir, de comprendre que le rêve de la jeunesse éternelle n’est qu’un rêve, accepter de vivre des joies et des peines, vivre en harmonie avec son environnement selon les saisons », note Cyrille javary. Et ce changement, nous y sommes, nous occidentaux, moins adaptés. Pour la bonne raison que nous sommes fascinés par les valeurs de montée comme la réussite, la performance, l’argent et angoissés par les valeurs de descente : la lenteur, la tristesse, la vieillesse, la souffrance, le deuil.

Dépasser la notion de performance et intégrer aussi la lenteur et la tristesse

La descente fait pourtant partie du processus dynamique décrit par la pensée chinoise. « Cette vision nous aiderait à rentrer davantage dans le dynamisme de la vie et tirer des forces de nos épreuves. On est généralement  obnubilé par l’événement en tant que tel qui nous arrive, par exemple un accident un jour qui nous laisse avec une jambe cassée mais à l’issue de cette gêne, on voit bien que cet épisode nous a aidé à réajuster notre vie, à changer les choses et à grandir avec. »

Ce mode de penser les choses en mouvement apporte en effet aux Chinois une véritable lucidité, une forme de sagesse vis-à-vis des événements de la vie. « Il y a un proverbe chinois qui dit la joie parvenue à son extrême va se transformer en tristesse et la tristesse parvenu à son extrême va se transformer en joie », note Cyrille Javary.  Une approche qui aiderait incontestablement les occidentaux, qui ont du mal à accepter le changement, toujours plus accéléré dans notre époque. »

Se considérer dans un cycle pourrait en effet avoir un effet désangoissant. Le fait de penser que, quoi qu’il arrive, nous sommes toujours en transition, en devenir pourrait nous fournir une capacité à rebondir extraordinaire. « L’idée que les choses sont des directions, des propensions et non des réalités en soi aident à surmonter les épreuves », explique Cyrille Javary. En ce qui concerne les deuils par exemple, les chinois considèrent que la disparition n’est pas une perte mais un passage dans l’invisible. « Les défunts ne sont pas morts, ils sont allés vivre dans l’invisible, ils ne sont pas séparés de nous, c’est comme si un membre de la famille était parti à l’étranger. Ils sont bien plus optimistes que nous. »

Ce qui pose problème, souligne Cyrille Javary, c’est que nous faisons systématiquement « un arrêt sur images » sur nos soucis, nos tracas, les épreuves de la vie ce qui rend la chose insoluble. « La vision chinoise du Temps permet de sortir de ces contradictions dont on a fait le point central de notre théâtre tragique. Dans le cid, Chimène est en contradiction entre son amour pour l’assassin de son père et la fidélité à son père. Elle est foutue. Si elle avait demandé conseil à Confucius, il lui aurait dit : « ma petite attend un peu que l’assassin de papa devienne le sauveur de la Nation ».

Changer sa vision du temps et savoir vivre au présent

Trouver son propre temps sans subir les diktats de notre société n’est pas chose simple.

Il n’y a qu’à regarder les expressions de la vie courante pour comprendre à quel point nous cherchons à contrôler le temps et, notre tendance, tête dans le guidon au quotidien à nous adapter davantage au temps de l’économie qu’à notre propre rythme : Gérer son temps. Perdre son temps. Avoir un contretemps. Optimiser son temps. Manquer de temps. Les chinois ont à la différence de nous une vision qualitative du temps. Il parait qu’ils sont stupéfaits de nous entendre dire « assaisonné » la salade, alors que nous y mettons de l’huile et du vinaigre quel que soit le moment de l’année. Pour eux il n’y a pas de jugement moral sur ce qu’on décide de faire du moment que c’est adapté à la période choisie. Voilà peut-être la clé pour trouver son propre temps.

Le problème fondamental de notre société, pour Ke Wen, directrice du centre chinois Les temps du Corps, est que notre phase de réflexion est éludée au profit d’une succession d’actions :

« Ce qui m’a sauté aux yeux quand je suis arrivée en France, c’est le peu de place laissé  à l’intuition et à la spontanéité ».

Selon elle, les chinois feraient preuve de grande souplesse et spontanéité dans leur comportement, avec par conséquent une aptitude à s’adapter au changement, à vivre le moment présent. « J’ai l’impression que par cette approche, nous avons plus d’espace à vivre, ce qui ralentit le temps. Parfois il faut lâcher, laisser des espaces libres pour rassembler ses capacités, l’énergie pour être plus efficace. La vie se constitue par la lenteur et la rapidité.» Selon cette logique, l’expérience de la lenteur serait une phase de préparation, de structuration nécessaire à l’action. Une manière de se recentrer pour mieux habiter son temps, l’enrichir.

Comme le souligne Ke We, cela relève de la démarche personnelle ; tant qu’il n’y a pas prise de conscience ; notre vision sur le temps ne changera pas. Souvent c’est le corps qui donne l’alerte par un effet de saturation. « Il s’agit de faire l’expérience d’une conscience différente, c’est le temps de la méditation, du Qi gong.  Le mieux est de trouver une pratique qui réunit le corps et l’esprit,  Prendre le temps par  l’apprentissage de développer sa capacité d’auto-maitrise », conseille Ke Wen.

Pour marc Sokol, le plus important est « d’essayer de profiter des petits temps intermédiaires ou la pensée lâche et où on laisse le présent apparaitre sous forme de petite méditation. Il y toujours moyen de respirer au sein de l’agitation par exemple ». Si les pratiques ancestrales (yoga, Qi gong, méditation) connaissent aujourd’hui un succès grandissant, c’est sans doute que se reconnecter à soi est de l’ordre  du besoin, les sollicitations extérieures étant si sont nombreuses.

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